samedi 2 février 2013

Street Connec Sion : La rue Frishman




Frishman est peut-être le nom le plus connu des Français qui viennent passer des vacances à Tel Aviv. Avant même Dizengoff ou Ben Yehouda. Même les enfants retiennent le nom de Frishman. Pour une raison simple : c'est le nom d'une plage, qui se trouve au bout de la rue du même nom. Et à quelques mètres de là, un café sur la plage est particulièrement connu des jeunes Français en vacances.

David Frishman
Mais peu savent qui est le personnage qui a donné son nom à la rue et donc à la plage.

Pourtant David Frishman, né en 1859 en Pologne, est avec Avraham Mapu l'un des initiateurs de la littérature hébraïque moderne et l'un des grands écrivains de la renaissance de l'hébreu avec Ben Yehouda, Mapu, Bialik, Tchernichovsky, etc. Il fut tout à la fois poète, essayiste, conteur, critique et journaliste. Sa vie fut consacrée à l'écriture.

Et là encore, à Tel Aviv, la géographie épouse l'histoire. Car en effet, la rue Frishman part de la plage et descend vers l'est jusqu'au Kikar Rabin ou la rue Malkhei Israel (Les rois d'Israël). Ce faisant Frishman croise Ben Yehouda, le rénovateur de l'hébreu et est parallèle à la rue Mapu, juste à côté du premier romancier en hébreu. Elle croise aussi les grandes avenues que sont Dizengoff, Reines ou Shlomo Hamelech.

Frishman fait suite à Mapu dans l'histoire de la littérature hébraïque. En 1872 il écrivit sa première œuvre, une nouvelle en hébreu publiée en 1874 alors qu'il n'avait que quinze ans. Né à Zgierz, près de Łódź en Pologne, sa famille appartenait à la petite bourgeoisie juive commerçante, qui bien que traditionaliste était favorable à la Haskala, les lumières juives. Il a reçu une éducation privée qui lui permit de comprendre non seulement l'étude traditionnelle des textes religieux juifs, mais aussi les sciences humaines, et de nombreuses langues comme le français et l'allemand. Aussi très tôt, David Frishman écrivit des poèmes en hébreu, mais aussi des traductions depuis l'allemand ou le français et des articles dans des journaux en hébreu comme Ha-Tsefirah, Ha-Shahar ou encore Ha Boker Or. A Berlin il rencontra aussi des écrivains juifs allemands comme Berthold Auerbach ou Aaron Bernstein, peu avant leur mort. Il écrivit également des nouvelles en allemand à cette époque. Mais son travaille fut surtout de développer la littérature en hébreu, même s'il écrivit également en yiddish, la langue des juifs de l'est à l'époque.



En 1880, il s'installa à Varsovie et écrivit Otiyot porḥot (Lettres volantes), une série de longs récits. Il faut rappeler qu'à cette époque, l'hébreu n'est plus une langue parlée. Frishman comme Mapu ont travaillé l'hébreu par écrit.

La vie de Frishman fut consacrée à ces écrits. En 1886, il édita le journal en hébreu Ha-Yom (Aujourd'hui) à Saint Pétersbourg. Il commença aussi à publier son feuilleton populaire Mikhtavim ‘al devar ha-sifrut (Lettres sur la littérature), qui se consacrait au phénomène littéraire hébraïque et mondial. Le feuilleton fut écrit comme des lettres envoyées à une femme. Quand Ha-Yom cessa de paraître, Frishman retourna à Varsovie et écrivit des articles et des essais en yiddish.

Puis, installé à Breslau en Allemagne, il étudia la philosophie, la philologie (la science du langage), l'histoire de l'art, avant de retourner encore à Varsovie et de traduire encore et encore, vers l'hébreu. On lui doit la traduction des œuvres d'écrivains majeurs comme George Eliot, Alexandre Pouchkine, Lord Byron ou Friedrich Nietzsche. Il participa pleinement à la vie littéraire hébraïque, faisant l'éloge de Mendele Moicher Sforim, attaquant Isaac Leib Peretz et le grand Éliézer Ben Yehoudah dont il contestait les plans innovateurs pour la renaissance de l'hébreu.
Il fut encore éditeur de l'hebdomadaire littéraire Ha-Dor (La génération), de haut niveau littéraire, auquel participèrent tous les grands de l'époque : Mendele Moicher Sforim, Haïm Nahman Bialik, Isaac Leib Peretz, Shaul Tchernichovsky. Frishman édita, publia, republia, et traduisit partout, dans toute l'Europe de l'est. On lui doit la traduction en hébreu de Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche ou encore Une maison de poupée d'Henrik Ibsen, mais aussi, plus tard, pendant la première guerre mondiale, celles des contes des frères Grimm et des poèmes de Rabîndranâth Tagore. Il fut à l'origine de nombreux journaux littéraires comme Ha-ZemanSifrut ou Reshafim. Il fut traducteur d'Oscar Wilde et d'Heinrich Heine et publia la traduction par Bialik de la célèbre pièce de théâtre de Shalom Anski, le Dibbouk, ainsi que la traduction d'Homère par Tchernichovski.

On le voit, Frishman voyagea énormément, en Pologne, en Russie, en Allemagne, publia et traduisit énormément. Il fut un Maskil, un homme de la Haskala, qui, paradoxalement, donna le premier coup d'envoi de la renaissance de l'hébreu. Mais ce n'est que très tard, en 1911 et 1912, qu'il se rendit sur la terre d'Israël, comme journaliste pour les journaux Ha-Tsefirah et Haynt. Le mouvement hébreu et sioniste était alors déjà bien en marche. Frishman livra ses impressions de voyage dans un petit livre nommé Sur la terre d'Israël, publié en 1913, et dans lequel il décrit les paysages, les lieux saints, les pionniers et le renouveau de la langue hébraïque. Lui qui ne croyait pas vraiment à la renaissance de l'hébreu comme langue vernaculaire, dut se rendre à l'évidence : 1913 fut l'année où débuta la guerre des langues au Technicon, l'ancêtre du Technion, et l'hébreu était déjà une langue implantée au pays d'Israël. Elle n'était plus seulement une langue de poètes, d'écrivains et d'érudits. Elle était aussi une langue qui vivait, qui revivait.

Frishman le comprit sans doute trop tard. Jamais il ne s'implanta en Eretz Israel. Il n'en fut pas moins un instigateur et un forgeron de la langue du pays. Haïm Nachman Bialik, David Bergelson, Simha Ben-Zion (Simha Gutman) et le diplomate Victor Jacobson l'avaient eux, bien compris, lorsqu'ils prononcèrent son éloge funèbre, à Berlin en 1922. La municipalité de Tel Aviv ne s'y trompa guère non plus, en attribuant son nom à l'une de ses rues.