jeudi 22 novembre 2012

Dossier Neve Tzedek : d’hier à aujourd’hui 1e partie : Aharon Chelouche




Publié sur http://un-echo-israel.net le 23 avril 2010


Neve Tzedek est le premier quartier juif construit hors les murs de Jaffa en 1887. Il est à l’origine de la ville de Tel Aviv, fondée selon les plans d’Ahuzat Baït, une société érigée pour l’édification de la première ville moderne hébraïque. Neve Tzedek est aujourd’hui situé au sud-ouest de la ville. Le quartier connaît un essor important dans les années 1890 et 1900, accueillant des intellectuels de renom de la société juive en développement. On trouve parmi eux l’écrivain Yossef Shmuel Agnon et le rav Avraham Itzhak Kook, rabbin ashkénaze de Neve Tzedek. A partir des années 1920 néanmoins, le centre de gravité de la ville se déplace. Les quartiers nord se développent et nombreux sont ceux qui y fixent leurs demeures. Neve Tzedek tombe en désuétude. Il faut attendre les années 1970 et l’arrivée d’un riche donateur anglais, nommé Dalal, pour que le quartier se rénove et que voient jour des plans d’investissement et de reconstruction. Aujourd’hui Neve Tzedek est sans doute le plus beau quartier de Tel Aviv (bien que les rénovations y sont encore nombreuses), apprécié pour ses rues calmes, ses cafés paisibles, ses maisons basses et colorées. Sur les plans esthétique et culturel, Neve Tzedek est une pépinière de charme. Le centre culturel Suzanne Dalal (du nom de la fille du riche donateur anglais, décédée à un jeune âge) en est le point culminant. Nombre de représentations, expositions, événements de toutes sortes s’y déroulent régulièrement. De nos jours l’école française Marc Chagall y est implantée. Et de façon générale nombreux sont les francophones qui y ont élu domicile, plus nombreux sont encore ceux qui s’y promènent, qui s’y rendent pour déguster une glace ou un café dans des rues qui rappellent presque certains quartiers de Paris. On l’appelait déjà à l’époque le « Petit Paris », en référence à ses petites rues et ses maisons basses. De même, les galeries d’art et les magasins de couture de luxe n’y sont pas rares. Par ailleurs avec ses infrastructures et son histoire relativement ancienne, tout en étant rénové de façon moderne, c’est sans doute l’un des rares quartiers de Tel Aviv qu’on puisse qualifier d’ ‘ancien-nouveau’ (comme Jérusalem ou Jaffa), en référence à la vision de Thédore Herzl dans son Altneuland d’un pays à la fois ancien mais rebâti de façon totalement nouvelle.

Aussi Neve Tzedek connaît-il depuis quelques années un vrai renouveau d’intérêt, une vivacité culturelle et une flambée immobilière. En plus des petites et magnifiques maisons à terrasses, la grande tour blanche de luxe et ses nombreux penthouses est une des plus réputées de Tel Aviv, et aussi une des plus chères. A proximité de Jaffa, du bord de mer et des buildings d’affaire du sud de Tel Aviv, Neve Tzedek est un quartier magnifique. Nous avons voulu revenir sur ses fondateurs.


Contrairement aux grands philanthropes que sont le baron de Rotschild ou Moïse de Montefiore, à l’origine du premier quartier de Jérusalem en dehors des murs de la vieille ville, les hommes qui ont sorti les Juifs des portes de Jaffa en créant Neve Tzedek, puis Ahuzat Baït, les embryons de Tel Aviv, demeurent relativement peu connus.



Aharon Chelouche (19 mai 1840 –  7 avril 1920) fut le premier homme à l’origine de l’initiative consistant à faire sortir la population juive, de plus en plus nombreuse, des murailles de Jaffa, ville alors surpeuplée et soumise à des conditions de vie et d’hygiène peu envieuses. D’obédience religieuse, observant, Aharon Chelouche fut le chef de la communauté sépharade de Jaffa au milieu du 19e siècle avant de s’implanter à Neve Tzedek, le premier quartier du futur Tel Aviv.

Dans l’histoire du sionisme, bien qu’assez oublié des livres d’histoire globale sur le sionisme et l’Etat d’Israël, on rangerait Aharon Chelouche parmi ceux qu’on appelle les proto-sionistes[1], ceux qui initient un mouvement moderne d’implantation juive sur la Terre d’Israël avant même le début de la période dite ‘sioniste’ et la première aliya de 1881-82.

Dès les années 1840 en effet, la famille Chelouche, originaire d’Oran, en Algérie, débarque en Israël alors sous domination ottomane. Elle s’installe d’abord à Haïfa, avant de déménager pour Sichem (ou Naplouse) puis Jérusalem, et enfin Jaffa. Grâce à ses succès dans les affaires, Chelouche est alors commerçant, il achète des terrains vides et y encourage l’implantation juive en permettant la construction à bas prix. En 1883 il fait construire la première maison en dehors des murs de Jaffa. Elle est encore totalement isolée et il lui faut attendre 1887 avant de s’y installer. La même année est fondée Neve Tzedek (qui signifie ‘Oasis de Justice’). C’est le début d’une aventure. On est en pleine première aliyah, l’immigration des Hoveveï Tzion et des Bilouim venus de Russie. C’est l’époque où sont fondées Petah Tikva (1878), Rishon Le Tzion, Rosh Pina ou encore Zikhon Yaakov.

Un pont ainsi qu’une rue aujourd’hui à Neve Tzedek portent le nom d’Aharon Chelouche. Au numéro 32, on peut observer la maison Chelouche, ainsi qu’une synagogue adjacente. Cette dernière est encore en activité aujourd’hui et sert de synagogue de quartier. Petite, calme, de style traditionnel, elle accueille chaque samedi la communauté. La maison, elle, actuellement en travaux, a connu nombre de rebondissements historiques. On a longtemps cru qu’il s’agissait de la première maison qu’il a construite en 1883. On sait depuis peu que celle-ci se trouvait à Manshia, à quelques dizaines de mètres de là, un peu plus au sud, plus proche de Jaffa. Elle fut entièrement détruite pendant la guerre d’indépendance en 1948.
Aussi, bien qu’Aharon Chelouche soit à l’origine de la première maison construite en dehors de Jaffa, elle ne se trouvait pas exactement à Neve Tzedek, et ce n’était pas celle que l’on observe aujourd’hui, postérieure de cinq années. Cette dernière ne manque pour autant pas d’intérêt. En 1892 donc, Aharon Chelouche s’installe avec sa famille dans une nouvelle maison où il vit avec sa femme Sarah, originaire d’Irak, et ses sept enfants. Construite à l’origine à un seul étage, la famille Chelouche en construit dès 1900 un second. Celui-ci est touché par un obus allié pendant la seconde guerre mondiale et presque entièrement détruit. Il est cependant rapidement reconstruit et restauré. Deux de ses fils, Avraham Haïm et Yossef Eliyahou, suivent ses enseignements et montent sur le côté nord de la maison, l’usine des ‘Frères Chelouche’, une usine de fabrication de matériaux destinés à la construction de bâtiments grâce à une méthode de préfabrication qui fit souche dans tout le pays.

Aharon Chelouche meurt le 7 avril 1920, il est enterré dans l’ancien cimetière de la rue Trumpeldor à Tel Aviv. La maison Chelouche devient un court temps la mairie de Tel Aviv avant de devenir une école religieuse et bientôt la première école mixte. Elle fut ensuite abandonnée pendant des dizaines d’années, un peu comme le fut Neve Tzedek. Elle est revendue en 2001 à des particuliers. En 2007 elle est rachetée par Marius Nechte, un riche homme d’affaires israélien, qui en assure les rénovations.

Aharon Chelouche fut l’un des pionniers du mouvement hébreu de la fin du dix-neuvième siècle. Le quartier adjacent de Keren Hatemanim portait son nom avant d’être rebaptisé sous l’influence de l’afflux des immigrants yéménites. Il comptait parmi les grands hommes et intellectuels de Neve Tzedek avec le rav Kook (1865-1935), Alexander Ziskind Rabinovith (1854-1945), ou encore les jeunes talents qui s’y sont révélés au début du vingtième siècle comme Shaï Agnon (1888-1970), David Shimoni (1886-1956), Yossef Haïm Brenner (1881-1921) ou encore Deborah Baron (1887-1956).
Aharon Chelouche fut un artisan et important investisseur de Neve Tzedek. Il en est l’un des ses fondateurs, avec Shimon Rokach (1863-1922), Haïm Amzaleg (1824-1916) ou encore Zerah Barnet (1843- 1945)
A suivre…


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[1] C’est ainsi qu’on désigne généralement des hommes comme le rabbin Yehouda Alkalaï (1795-1874), sépharade de Serbie, Zvi Kalischer (1812-1875), ashkénaze de Prusse orientale, ou encore Léo Pinsker (1821-191), l’auteur de Auto-émancipation, en 1882.
Voir notamment : Alain Dieckhoff, L’invention d’une nation. Israël et la modernité politique, Paris : Gallimard, 1993