mercredi 24 octobre 2012

Avraham B. Yehoshua, L'Amant

 
 Publié en 2007 sur GNI, et en 2010 sur Le Blog-notes de Misha Uzan.
 
  
C’était mon premier livre de cet auteur. Avraham B. Yehoshua, né en 1936 à Jérusalem, écrivain israélien d’origine sépharade. J’entamai son premier roman international, L’Amant, écrit entre 1974 et 1976 et publié en France en 1977. On m’avait tenu des propos mitigés sur l’auteur, moins connu qu’Amos Oz, son contemporain lui aussi yerushalmite, et d’un hébreu moins fouillé que Shmuel Agnon, l’un des pères du nouvel hébreu.
Pourtant je fus agréablement surpris. Et je me plongeai dans le cœur du roman, qui, comme pour ses nouvelles, « rompt avec la jeune tradition littéraire israélienne en introduisant une dimension de rêve et d’ironie dans le réalisme souvent austère et sombre de ses contemporains ». Long de 450 pages bien tassées, je ne pouvais le lire d’une traite. Mais chaque jour, à chaque lecture, j’attendais la suite. La suite d’une histoire bien menée, attrayante, parfois presque choquante. L’histoire d’un homme, Adam, à la recherche de Gabriel, l’amant de sa femme Assiah. L’histoire d’une famille déboussolée par la mort à 5 ans de leur premier enfant. L’histoire de ce garagiste richissime, perdu dans ses pensées et son silence ; de sa femme, brillante enseignante, et de leur fille de 14 ans : Daffy. L’histoire de Naïm, petit arabe du nord d’Israël, 14 ans lui aussi, que son oncle Hamid a fait travailler, comme ses dizaines de cousins et nombre de ses 14 enfants, au garage d’Adam, le patron juif. Une histoire jalonnée par la guerre de kippour, ses conséquences, ses retombées. Bref une histoire en apparence banale, quoique curieuse, mais qu’Avraham B. Yehoshua sait tourner comme il faut pour intéresser et capter le lecteur.

Car au-delà des histoires d’amour et d’amants assez provocantes parfois, au-delà des questions familiales et de la vie intime des personnages, c’est tout un quotidien israélien que l’on découvre. Celui d’une famille juive israélienne de Haïfa et d’origine ashkénaze, celui des Arabes d’un petit village au nord du pays, celui de cette autre mère, non juive et d’origine hongroise, venue pour suivre un mari qui l’a laissé seule avec sa fille Tali. Mais aussi l’univers de l’école israélienne, les cours de littérature, de bible, et du talmud, ou encore l’histoire d’Israël et ses relations avec les Arabes vue par une vieille grand-mère, née en 1881, à Jérusalem, à l’époque turc ottomane. 
Yehoshua utilise d’ailleurs un procédé littéraire original qui consiste à faire parler tour à tour chaque personnage, de façon à découvrir la même histoire, les mêmes événements, les mêmes détails, sous le regard de chacun. N’hésitant pas à répéter le même passage, la même parole, la même action, mais vu par le père, par la mère, par la fille, par l’ouvrier, par l’amant ou par la grand-mère.
Mais l’un dans l’autre, c’est aussi le regard de Yehoshua lui-même que l’on perçoit, écrivain auteur de nouvelles, de pièces de théâtre et de romans, professeur de littérature à l’université de Haïfa, mais aussi d’Harvard, de Chicago et de Princeton, qui en 1977 s’engage aussi comme militant politique — tout comme Amos Oz qui en est l’un des fondateurs — au sein du mouvement La Paix maintenant (שלום עכשיו). C’est aussi celui de la compassion d’un auteur qui traduit, raconte et romance les problèmes et les choses de son temps. Le regard des Juifs sur les Arabes, celui des Arabes sur les Juifs, l’ambiguïté de leur rapport, les questions de sécurité dans le pays, l’écart culturel entre une population juive urbaine, moderne et laïque, et une population rurale arabe, aux mœurs anciennes et différentes, les enfants travaillant, le père ayant deux femmes, ramassant l’argent de ses enfants et les laissant aussi partir, sans donner de nouvelles. Bref c’est aussi l’histoire d’un temps, d’un quartier, d’une région, d’une situation, d’un auteur, mais surtout d’une œuvre littéraire. Une œuvre que nous conseillons.